MIGRANTS...

Ardèche, un petit village (2033)

Comme une lointaine explosion qui fit trembler le sol de la maison. Ce bruit sourd le réveilla...

Il aimait ces moments, le matin, temps suspendu !

Il souleva ses paupières doucement, comme les écoutilles d'un lourd navire, il entrevit une araignée qui suivait le rayon du soleil, venait heurter le mur blanc.

Le lit était vide, encore tiède. Elle se levait souvent plus tôt, se glissant sans bruit pour rejoindre le jardin par la porte-fenêtre. Elle aimait ces espaces de solitude, bien à elle, le dialogue avec les fleurs, les plantes, ses plantes. En ce début septembre, le soleil traînait un peu plus avant de bondir sur la ligne de crête...

Un matin comme les autres...

Un matin comme les autres ?

Ce qui l'indisposa, quelque peu, ce fut l'odeur...transparente, mais présente, une gêne sans conséquence.

Il se leva plus vite que d'habitude...elle l’interpella du jardin : « Tu ne vois rien de bizarre ? »

Il avait toujours des matins lents avant de se réapproprier le réel.

Elle n'avait pas tort, ma foi...il y avait effectivement quelque chose d'anormal !

Une lueur bleue, pâle, hésitante, semblait se déposer sur les meubles, les objets, le moindre relief. Elle entra vivement poussant la porte-fenêtre : « ils ont lancé leur poison...regarde...mais regarde... »

Il la serra contre lui : « c'est rien...ça va passer... »

Il n'en croyait pas un mot...la lumière s'était évanouie, les voyants des appareils disparaissaient, entraînant toutes les connexions...

Sur la table basse leur regard se porta sur les journaux entassés sans ordre :

NOUVELLES DU MIDI :

« La violence entre le Sud et le Nord ne risque pas de cesser, aucun accord n’étant intervenu.

Le Sud-Est du Pays est le théâtre d'une guerre civile, et le pouvoir central est impuissant.

Tout a débuté lorsque des extrémistes fascistes ont pris régulièrement le pouvoir aux élections de 2032. Les mesures prises dressèrent très vite les communautés les unes contre les autres. Le tissu qui les reliait auparavant fut vite déchiré. Les voisins qui semblaient bien s'entendre depuis longtemps, se dressèrent les uns contre les autres. La région s’enflamma.

Une partie située plus au nord n'accepta pas ces mesures discriminatoires et injustes, et on vit les armes sortir.

Ceux qui s’insurgeaient contre les expulsions arbitraires, les camps de rétention, les règlements de compte n'étaient plus tranquilles. Menaces, brimades, violences animaient les « Équipes de Salut Public » qui voulaient rétablir l'Ordre Véritable.



La paix, si évidente, n'était plus qu'un souvenir.

Pourtant on pensait bien être loin de tout cela...les images de violence ne concernaient-elles pas que des pays lointains, à peine sortie de la barbarie... alors que chez nous... »

CHEZ NOUS



journal de la nouvelle majorité élue démocratiquement

Éditorial de juin : « Nos racines nous ont menés là où nous en sommes. La décadence c'est la contamination de nos racines et de nos valeurs. Depuis plusieurs années, des irresponsables idéalistes favorisent cette contamination par l'introduction dans notre société de produits toxiques et nuisibles. Il est temps de réagir ! Prenons les mesures qu'il faut courageusement prendre, éradiquons ces déchets, pour que Vive l'Avenir, notre Avenir ! »

Les lobbys d'armement s'en donnaient à cœur joie : les ventes d'armes augmentaient, certaines d'entre elles provenant du nord du même pays...mais il fallait bien sauver l'emploi...Les laboratoires faisaient preuve d’imagination...ainsi était né le fameux gaz bleu.

Il était vaporisé sur les villages, les poches insoumises, il n'incommodait pas vraiment, mais quelques heures après son dépôt, le métal et la plupart des objets fondaient laissant une poudre bleue, dont il était difficile de se débarrasser car très polluante.

«l'arme propre du 21 ° siècle»

les réseaux d'eau, d’assainissement, les réseaux électriques et internet disparaissaient peu à peu dans les murs, les plinthes, le sol.

Elle lui dit :

«j'ai fait le plein hier...il faut partir, la voiture elle aussi va fondre !»

Panique, jambes coupées, palpitations...

«Partir !»

Ils rassemblèrent quelques affaires, papiers, argent, vêtements...à la va vite, le temps était compté !

Partir, mais où ?

Le nord de la région s'était vite indigné, puis révolté : des secours avaient été envoyés mais très vite le Sud avait dressé des frontières imperméables :

«Chacun chez soi ! Nous sommes maîtres chez nous, le peuple a voté en connaissance de cause, vous ne respectez pas la démocratie, voilà la vérité !»

Et le nord avait fermé ses frontières lui aussi.

«il n'y a que vers le Sud qu'on peut aller, vers la mer, au sud...pour l'instant on doit pouvoir passer sans encombre»

Tout autour des maisons commençaient à se recroqueviller, à se tordre.

La voiture démarra sans problème, ils gagnèrent vite la région de plaine qui ne semblait pas avoir été contaminée.

C’est vers les collines qui surplombaient la mer qu'ils rejoignirent une file de voitures, camions tous fortement chargés...

Enfin après trois heures de route ils virent le port.

«Il était temps, nous n'avons plus beaucoup d'essence»

Il ne put s'empêcher de sourire :

«finalement on a une sacrée chance !»

Elle se gara péniblement, les véhicules étaient dans tous les sens. Un désordre peu rassurant.

En fermant la portière il lui dit :

«Et nous n'avons pas de nouvelles des enfants

Elle fit comme si elle n’entendait pas.

Ensemble leurs yeux se brouillèrent, comme une marque de réelle complicité ou tout simplement d'amour.

Les gens parlaient fort, des enfants pleuraient...mais le ciel restait bleu, un bleu apaisant.

«où aller ?»

Un homme plus corpulent que les autres se tourna vers eux :

«L' Algérie veut bien nous recevoir»

Un silence se fit dominant le brouhaha.

«Oui, l'Algérie est en plein développement et elle a besoin de travailleurs !»

Une femme s'interposa entre eux :

«Nous, nous allons en Syrie, ils reconstruisent tout là - bas...et nous sommes les bienvenus»

Ils se regardèrent interloqués : elle lui prit la main...

«Le monde change...je pense que tu préfères l'Algérie ?»

Il ne répondit pas, tout se bousculait dans sa tête..il lui fallait réagir ...au moins pour elle qui montrait un grand courage.

L' homme de tout à l'heure se rapprocha d'eux :

«Pour l'Algérie je suis l’homme qu'il vous faut : vous n'aurez pas besoin de votre voiture, vous la laissez ici ! Et contre une petite somme, vous partez ce soir, j'ai quelqu’un de confiance à vous présenter».

Des images folles lui montèrent à la tête, des images vues et revues, insoutenables ...tellement loin de nous … mais penser que...

Une jeune femme s'approcha du groupe qui suivait l'homme :

«Ne prenez pas grand chose, dans un premier temps vous serez placés dans un camp.»

«Mais c'est ignoble, on n'a pas le droit de faire ça ! Et la dignité humaine alors ?...on n'a jamais vu de telles façons !»

Les regards se tournèrent vers la jeune femme qui criait ainsi, regards lourds, insistants...puis indifférents.

On voyait nettement les brigades brunes prendre position autour du quai. Quelques matraques volèrent.

Le silence se fit. Silence, stupéfaction et résignation.

Ils serrèrent leurs affaires et se prirent la main.

«Nous reviendrons» dit-elle.

Il lui répondit laconiquement

«Sur ce quai nous sommes encore chez nous !»

…............................................

Il se retourna.

Elle occupait le creux du lit.

Elle lui souffla : «Tu as bougé cette nuit, rêve ou cauchemar ?»

Il se frotta la tête :

«Oui, un cauchemar... je te dirai !»

Elle sortit du lit vivement :

«Reste tant que tu veux...tu sais que j'aime aller dans le jardin et me retrouver seule avec mes plantes, mes fleurs...qui sont quand même un peu les tiennes !»

Il la suivit du regard,

«Merci... Quel cauchemar ! C'est tellement bon de se réveiller...»

Il aimait ces moments le matin, temps suspendu, moments où il s'appropriait doucement la vie...

Il se replia en chien de fusil et ferma les yeux...

C'est alors qu'on entendit comme une lointaine explosion qui fit trembler la maison.

Yves PAGANELLI (décembre 2016)